Info-documentation septembre 2020 + Les ressources éducatives libres… Une solution temporaire ou pour l’avenir ?

Notre numéro trimestriel de l’Info-documentation septembre 2020 est sorti! Nous vous donnons l’occasion de lire l’article : « Les ressources éducatives libres… Une solution temporaire ou pour l’avenir ? »

Bonne lecture!

Extrait-2-Septembre-2020.pdf version PDF

 

Les ressources éducatives libres… Une solution temporaire ou pour l’avenir ?
PAR Marie-Ève Truchon

En mars dernier, les établissements d’enseignement supérieur du Québec, comme ceux de plusieurs endroits dans le monde, ont dû cesser tout enseignement en présentiel pour se tourner vers des modes d’enseignement à distance en raison de la pandémie mondiale. Afin de mener à bien la fin de la session d’hiver, des initiatives variées ont vu le jour pour donner accès à la documentation disponible uniquement sur support papier, les bibliothèques ayant dû fermer, elles aussi, ce qui a été un enjeu pour le personnel enseignant et les étudiants.

 

L’initiative la plus connue est probablement celle d’Internet Archives qui a ouvert une Bibliothèque nationale d’urgence au début de la crise, permettant aux internautes d’avoir accès sans restriction à la version électronique des ouvrages de sa collection. En effet, cette organisation dispose d’une banque de livres qu’elle a numérisés et qu’elle prête selon un système d’un usager à la fois, comme l’emprunt d’un livre physique dans une bibliothèque. Pendant la pandémie, elle a suspendu cette obligation d’un seul usager à la fois (Vincent. 2020). Ayant eu moins de retentissement médiatique, HathiTrust a aussi bâti un service semblable, le HathiTrust Emergency Temporary Access Service (ETAS) (HathiTrust Digital Library, 2020). Malgré qu’elles aient été très utiles pour les usagers des bibliothèques, ces initiatives ont été condamnées par certaines associations d’éditeurs et d’auteurs, allant même jusqu’à une poursuite dans le cas d’Internet Archives. D’autres services se sont aussi développés ou ont obtenu une meilleure visibilité au sein des institutions, tels que la numérisation et le dépôt institutionnel.

 

Tous ces services sont intéressants, mais la pandémie qui nous frappe actuellement pourrait être l’occasion parfaite pour le personnel des bibliothèques de mettre en valeur auprès du corps professoral une initiative moins connue, mais de plus en plus populaire : les ressources éducatives libres (REL) ou open educational resource (OER) dans leur version originale.

 

Définition de ressources éducatives libres (REL)

Selon l’UNESCO, les REL « sont des matériaux d’enseignement, d’apprentissage ou de recherche appartenant au domaine public ou publiés avec une licence de propriété intellectuelle permettant leur utilisation, adaptation et distribution à titre gratuit » (UNESCO, 2020). Plus concrètement, une REL est une ressource créée par un professeur et mise à la disposition de tous, selon les cinq principes guidant la création de telles ressources : retain (retenir), reuse (réutiliser), revise (réviser), remix (remixer), redistribute (redistribuer) (Fabrique REL, 2020). On emploie le mot ressources, parce qu’elles peuvent prendre différentes formes : notes de cours, présentations PowerPoint, capsules vidéo, exercices, etc. L’avantage, pour un enseignant, c’est d’utiliser une ressource de qualité et gratuite pour lui et pour ses étudiants. De plus, ces ressources sont modifiables pour que l’utilisateur puisse lui apporter des ajustements afin de l’ancrer dans la réalité de sa discipline ou de son milieu.

 

En effet, les REL sont diffusées sous des licences Creative Commons très libres, qui autorisent les modifications. Le professeur peut donc diffuser une REL à ses étudiants sans se poser des questions de droit d’auteur. De plus, en vertu de ce type de licence, l’enseignant qui décide d’adopter une REL pour son cours peut l’adapter à son contenu. Par contre, si l’enseignant effectue des modifications et veut diffuser le nouveau matériel sous la forme d’une REL, il doit s’assurer qu’il en a le droit. Par exemple, s’il a reproduit une figure de la revue Nature pour illustrer un concept, il n’a pas les droits sur la figure. Il ne pourrait donc pas diffuser la nouvelle version sous une licence libre et, en conséquence, ne pourrait créer une REL. Il pourrait toutefois utiliser la nouvelle version pour son cours.

 

Historique des REL

L’expression open educational resource a été utilisée pour la première fois en 2002, dans un forum organisé par l’UNESCO sur les didacticiels ouverts dans l’enseignement supérieur. Toutefois, au Canada, le mouvement a débuté plus tardivement. Puisque l’éducation est une compétence provinciale, les décisions en ce domaine relèvent de chacune des provinces. Le Conseil des ministres de l’Éducation (Canada) (CMEC) en a tout de même discuté lors d’une réunion en 2013, en réponse à la déclaration de Paris de l’UNESCO au sujet des REL, adoptée l’année précédente (McGreal, R. et collab. 2015, 169).

 

La première initiative canadienne, BCcampus, a vu le jour en 2012 en Colombie-Britannique, qui a rapidement été rejointe par l’Alberta et la Saskatchewan. La majorité des REL canadiennes sont donc disponibles en anglais, mais le mouvement commence à prendre de l’ampleur au Canada francophone, notamment en réaction aux recommandations officielles de l’UNESCO à ce sujet en 2019.

 

Disponibilité sur le marché francophone canadien

Au Québec, une initiative conjointe de l’Université de Sherbrooke, de l’Université de Montréal et de l’Université Laval est en cours : la Fabrique REL. Leur mandat est d’accompagner le personnel enseignant dans la création de REL francophones de grande qualité pour le secteur des études supérieures (Fabrique REL, 2020). Ce projet, subventionné par le gouvernement provincial par l’entremise du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et le Plan d’action numérique en éducation et en enseignement supérieur, s’inscrit dans un projet gouvernemental de plus grande envergure, celui des ressources éducatives numériques (REN) (Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, 2020). En effet, le Ministère vise à mettre en place une plateforme sur laquelle l’ensemble des REN seront répertoriées et où les REL auront une place de choix en vertu de la grande liberté conférée aux enseignants sur leur modification en raison de leur licence libre, toutes les REN n’étant pas nécessairement en libre accès.

 

En Ontario, le site eCampus vise à faire la promotion de ce type de ressources et à les héberger. Comme cette province dispose de plusieurs institutions d’enseignements supérieurs francophones, il est possible d’y trouver des ressources en français ou ayant été traduites (eCampus Ontario, 2020).

 

Avantages des REL

Les REL présentent plusieurs avantages, à la fois pour le personnel enseignant et pour les étudiants. En effet, la majorité des grands éditeurs commerciaux refusent toujours les ventes institutionnelles pour les textbooks ou manuel de cours, par exemple Pearson, Cengage, Houghton, McGraw Hill, Oxford University Press Canada Textbooks, Elsevier Imprints et Thieme (Brock University Library, 2020). Cela signifie qu’il est impossible pour une bibliothèque de donner accès au matériel obligatoire d’un cours en format électronique aux étudiants inscrits à celui-ci. En plus d’être une lacune dans la collection, cela a des incidences financières pour les étudiants moins bien nantis qui ne peuvent pas toujours acquitter les frais reliés à ce matériel. En temps normal, l’achat d’un ou deux exemplaires afin de les placer à la réserve des cours pour accommoder les étudiants est toujours une option, mais celle-ci n’est pas compatible avec l’exigence des cours à distance pour la session d’automne.

 

Les coûts du matériel obligatoire ont été analysés depuis plusieurs années au Canada et aux États-Unis et se révèlent un facteur important pour la réussite scolaire (Benoit. 2018, 1), surtout dans le reste du Canada et aux États-Unis, puisque le coût des études y est supérieur qu’au Québec. Aux États-Unis, par exemple, le coût des manuels a augmenté de 142 % entre décembre 2001 et juillet 2017. Les données canadiennes ne sont pas publiques, mais on peut juger qu’une hausse semblable a aussi eu lieu (Jhangiani et collab. 2018, 1). Une étude menée en Colombie-Britannique a démontré que 54 % des étudiants n’avaient pas acheté le matériel obligatoire de cours (Jhangiani et Jhangiani. 2017, 178). Toutes ces statistiques témoignent de l’importance de ce facteur, surtout qu’elles prouvent que les étudiants considèrent les REL comme étant de qualité égale ou supérieure au matériel commercial (Ross et collab. 2018, 395).

 

Les professeurs aussi perçoivent des avantages à l’utilisation des REL, puisqu’elles leur assurent d’avoir accès à du matériel de qualité, en général révisé par les pairs et prêt à être utilisé. De plus, ils peuvent lui apporter des modifications si certaines sections conviennent moins à leur enseignement, les REL étant modifiables au contraire des manuels vendus par les éditeurs commerciaux. Sinon, les REL prenant des formes diverses, elles peuvent servir à bonifier le matériel déjà utilisé par un enseignant, par exemple en ajoutant un jeu-questionnaire portant sur une section de sa matière. De plus, puisqu’elles sont en libre accès, elles évitent tout le questionnement et toutes les contraintes liés au respect du droit d’auteur. Ces ressources sont également intéressantes pour les institutions voulant créer un massive open online course (MOOC). Dans ce type de cours, il est plus difficile d’utiliser des ressources protégées par le droit d’auteur en raison du grand nombre de participants inscrits. Les REL peuvent être la réponse à cette problématique.

 

En guise de conclusion, cette pandémie peut s’avérer une belle occasion de démontrer l’efficacité des services offerts par les employés des bibliothèques, de leurs aptitudes de recherche et de leur connaissance de l’édition savante et du droit d’auteur. Ils sont les mieux placés pour savoir où trouver du contenu de qualité ou comment obtenir les droits sur celui-ci afin d’aider le personnel enseignant dans la transition vers des cours en ligne.

 

Il s’agit surtout d’une belle occasion d’utiliser les ressources en libre accès et de les mettre en valeur, ainsi que de les promouvoir. Bien que les initiatives canadiennes actuelles mettent l’accent sur le matériel postsecondaire, rien n’empêche le développement de REL d’autres niveaux scolaires, la définition étant très large. D’ailleurs, l’UNESCO encourage la production de ce type de ressources à tous les niveaux. De plus, il ne faut pas oublier que les REL sont bien enracinées, au contraire de la majorité des initiatives abordées en introduction. La prochaine fois qu’un professeur viendra vous poser des questions sur du matériel pédagogique qu’il envisage pour son cours, pourquoi ne pas lui suggérer une ressource éducative libre et ainsi participer au mouvement du libre accès?

 

**Les références bibliographiques sont dans la version pdf.

 

Notice biographique
Marie-Ève Truchon a obtenu son diplôme en techniques de la documentation en 2011, au Cégep Garneau. Elle amorce sa carrière la même année à la Bibliothèque de l’Université Laval, au service de l’aide à la recherche. En 2014, elle change de service pour continuer sa carrière au Bureau du droit d’auteur, toujours à la Bibliothèque de l’Université Laval.

Une réponse à “Info-documentation septembre 2020 + Les ressources éducatives libres… Une solution temporaire ou pour l’avenir ?”

  1. Cynthia St-Pierre dit :

    Très intéressant!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *